Espace Comment dire
4 décembre 2026 15:30 - 16:40
Une proposition de Camille Lorin, Facteur de Ciel (France) et Danya Hammoud
Vouloir abolir, ne serait-ce qu’un instant, ce qui ne cesse d’obstruer notre regard, notre compréhension, suppose une certaine ténacité.
Comment tenir, se tenir malgré - dans - un contexte tel que celui de la Palestine.
Et puis vouloir raconter ce qui ne l’est pas, ce qui n’est pas visible mais qui pourtant agit physiquement et en permanence sur le corps, sur le cerveau, sur les pensées.
Le travail d’Oraib Toukan et de Taysir Batniji se forge comme un contrechamp qui, d’emblée, pose la question de l’histoire et de sa fabrication, ou de comment se raconte l’histoire en prise avec le temps présent.
À travers des approches plastiques différentes, leurs films sont des gestes qui engagent des narrations singulières, des formes qui se fabriquent selon des durées, des rythmes qui opèrent à partir d’un contexte précis.
Leurs films interrogent la manière dont se construisent les regards et les attentes vis-à-vis d’une histoire, ici celle de la Palestine. Il et elle travaillent souvent à partir de la séparation, de la coupure, entre le son et l’image, entre ce que l’on voit et ce que l’on entend, entre une image et une absence d’image. Ils produisent des manques, mais aussi des espaces « entre » auxquels nous faisons face. Dans ces images manquantes, dans ces entre-deux indéterminés, il nous faut faire appel à notre capacité à imaginer, imaginer au sens critique, c’est-à-dire qu’il nous faut construire de nouveaux rapports historiques et politiques.
Transit, 2005, 6’18, Taysir Batniji (Palestine)
Filmer ou photographier dans les lieux de passage entre l’Égypte et Gaza est interdit. Le manque d’images conséquent au fait précité est mis en exergue dans cette vidéo par le montage : des images fixes prises hâtivement, irrégulièrement ponctuées d’espaces vides (noirs), apparaissent sous forme de diaporama, la seule dimension sonore étant le bruit d’un projecteur diapo. Pour tout dénouement, une unique séquence en mouvement (ralenti). Transit, réalisée en septembre 2004, reflète les conditions de la difficile, voire de l’impossible, mobilité des Palestiniens aujourd’hui.
Bruit de fond, 2007, 17’43, Taysir Batniji (Palestine)
Autoportrait vidéographique. « Assis face à la caméra, je me filme en plan fixe, le bruit des obus tombant sur Gaza en arrière-fond. Pour seule contrainte, rester impassible, éviter de sourciller face à chaque déflagration. J’ai fait plusieurs tentatives sans réussir. Il m'était difficile de résister. En visionnant les rushes, j'ai décidé de tout montrer en l'état, y compris les séquences ratées... sans aucun montage. Cette vidéo, qui dure environ 17 minutes, contient même un passage vide d’environ 7 minutes ; la caméra, restée allumée par erreur, a enregistré une séquence alors que j'étais hors champ. Pour seul contenu, le mur de la chambre et l'arrière-fond sonore ».
Me 2, 2003, 2’04, Taysir Batniji (Palestine)
Dans cet autoportrait saccadé, Taysir Batniji se filme dansant et tournant sur lui-même dans son appartement à Marseille, sur l’air de I Will Survive de Gloria Gaynor (version Coupe du monde de football enregistrée lors d’un carnaval de rue). Cette vidéo, réalisée en réaction à la guerre en Irak en 2003 et à son traitement médiatique violent et immoral, est une surimpression de deux plans simultanés : dans ce double mouvement giratoire, l’artiste-derviche tourne autour de son centre, tout en se regardant tourner. Double point de vue de ce moi dissocié, éprouvant l’histoire de l’intérieur et du dehors.
Offing, 2022, 28’57, Oraib Toukan (Palestine)
Offing a été produit au lendemain de l’attaque israélienne de 2021 contre les Palestiniens résidant dans la bande de Gaza assiégée. Il confronte les histoires personnelles de l’artiste gazaoui Salman Nawati à la tendresse et la banalité du quotidien filmé par Oraib Toukan. Le film traite l’insuffisante représentation de la souffrance.
Trying to Count Memories Without Laughter’s Disruption, 2007, 9’43, Oraib Toukan (Palestine)
“Empêchez-moi de rire, je vous en prie, je ne peux plus contenir mes souvenirs.
Achevez de faire mon histoire. Je meurs de rire alors même que vous tentez de me tuer par le rire. Achevez de forger mon passé. Je cesserai de rire.
J'apprendrai à oublier que je peux me souvenir.
Je le jure, j'ai appris à oublier que je peux me souvenir”.
Cette composition acoustique, évoquant le fracas des vagues ou des tirs de balles, est réalisée à partir du son de perles bleu vif déversées au sol. Un bruit, qui vient comme écrire un récit paradoxal de la tentative de compter les souvenirs, sans que le rire ne vienne les interrompre.